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Réflexions sur le syndicalisme en général et en particulier dans la profession d'avocat.

La question de fond est à qui s'adresse le syndicalisme et à quoi sert-il en France en 2016?

Le syndicalisme s'adresse d'abord aux membres d'un même corps, d'une même profession, d'une même branche.

Son but est d'unir le plus grand nombre possible des travailleurs de cette branche partageant les mêmes conditions de travail et évoluant plus ou moins dans le même milieu socio-professionnel afin que, nombreux, à la fois nos débats soient plus vastes et plus riches, et que aussi, nous soyons mieux représentatifs, mieux écoutés et que nos prises de position soient plus respectées.

La question de la temporalité est prégnante: serons-nombreux maintenant sur de mauvaises bases ou serons-nous nombreux un peu plus tard sur de bonnes bases? En d'autres termes, quand faut-il avoir raison? Trop tôt ? ou trop tard? Et pour quoi faire? La question du "kairos" est celle que se sont posé tous les mouvements de résistance, toutes les organisations syndicales, et certains syndicats, en plus d'être un syndicat, sont un mouvement de  résistance.


Faut-il "donner  à nos semblables" ce qu'ils pensent désirer ici et maintenant? Ou faut-il tracer des perspectives et découvrir des horizons, quitte à ce que nos semblables ne comprennent qu'un peu plus tard que nous fîmes bien de porter la "parole contraire"?
Évidemment le risque sous-jacent est toujours de s'enfermer dans une attitude minoritaire qui ne peut pas devenir majoritaire, une attitude sectaire d'une "avant-garde autoproclamée", une posture stérile qui refuse la remise en question. Mais je crois que notre démocratie interne et notre très grande liberté d'expression nous préservent de cela.
Pas d'avant-gardisme sectaire donc, mais une quête de ce qui est juste à dire et à faire, même si nous sommes sur ce moment, ici ou là, minoritaires (et encore faudrait-il qu'on puisse vraiment vérifier si nous le sommes et savoir si nos élections sont seules à même de vérifier ce point!).
 
La boussole du juste est importante. Celle de la rébellion également.  Longtemps, ce fut l'ADN de la profession que d'être rétive à la "domestication" par le Pouvoir. Or, la transmission de cet ADN se fait de moins en moins bien pour diverses raisons. Comment lutter?

Entre ici en jeu un deuxième élément. Les corps constitués, le pouvoir institué. Auxquels aussi, nous avons vocation sinon à nous confronter, du moins à nous adresser.
Je crois que notre positionnement par rapport à eux ne peut pas être juste si nous ne prenons pas en compte l'univers dans lequel nous évoluons depuis 20 ans et si nous ne faisons pas le constat d'un certain "passéisme".

Oui fut un temps où les syndicats pesaient, étaient écoutés, où on recherchait leur accord sur des projets. Que ce soit dans notre profession ou chez les salariés.
Mais il faut se rendre à l'évidence, ce temps, hérité de luttes historiques et sociologiquement marquées, est révolu.

Aujourd'hui, c'est un fait, seuls sont reçus et écoutés ceux qui peuvent servir de faire-valoir à un gouvernement godillot des multinationales et du libéralisme.

Et encore ne sont-ils entendus que pour apporter des modifications marginales au projet initial. Dont acte.

La lutte des classe bat son plein à nouveau et nous sommes dans une espèce de reflux (mais bientôt, si nous continuons à lutter, j'en suis certaine, car c'est un fait historique de la lutte, le flux, à nouveau, si nous ne lâchons pas).
Et l'idéologie dominante est celle de la classe dominante.

Ce que je veux dire par là, c'est que dans nos temps "ultra-modernes", c'en est fini de certains "acquis syndicaux" à l'égard de ces pouvoirs. De toute manière, que nous soyons 100 ou 100.000, ils n'écoutent plus, ils ne respectent plus. Le consens de relative collaboration de classe hérité de l'après seconde guerre mondiale est rompu. C'est fini.
Le traitement politico-médiatique de la manifestation extraordinaire d'hier le montre assez, si besoin était.

Or dans cette lutte des classes terrible, nous, avocats, avons toujours eu un rôle et une place particulière. En tant que "corps constitué" , en tant que représentants d'une défense libre contre un Etat qui se durcit, en tant que "prescripteurs idéologiques", en tant que pouvoir économique et social....et bien-sûr en tant que catégorie socio-professionnelle représentant une partie de la "petite-bourgeoisie", couche sociale-pivot de tous les tournants politiques du capitalisme.

La question qui se pose donc est aussi de savoir si le fait de ne pas être entendus ne tient qu'à nous ou si il tient aussi à d'autres éléments sur lesquels nous n'avons pas barre (pour l'instant) et qui s'imposent à nous?
Je crois qu'actuellement, une grande part de notre relative "invisibilité" ne tient pas à nous mais au contexte, à la conjoncture.

Ce gouvernement (d'autres avant lui dont il est héritier) est autiste parce qu'il a actuellement, pense-t-il, le pouvoir de l'être. Le Parlement est inexistant comme force d'opposition, les grands médias sont intoxiqués/intoxiquants, bref, le camp libéral se bat avec l'énergie du dernier désespoir pour nous "faire la peau" avant que la vague revienne, encore grossie de nouveaux éléments de lutte.

Sans doute aussi devons-nous nous remettre en question sur différents sujets: sommes-nous assez présents sur le terrain des conditions de vie et de travail de l'avocat du 21ème siècle? Prenons-nous assez à charge les difficultés et les perspectives de nos jeunes confrères? Des moins jeunes?  Sommes-nous également suffisamment "en pointe" sur ce que doit être aussi le syndicalisme aujourd'hui pour rassembler plus? Des questions plus "terre à terre" certes mais que nous devons nous poser aussi et qui ont aussi un impact sur notre représentativité.

Ce qui est certain en tout cas c'est que nous traversons toutes et tous une période historique très particulière (une période qu'en d'autres temps, des Marx, Poulantzas, Bourdieu ou Foucault auraient trouvé sans doute à qualifier et à expliciter publiquement, mais....)  et que plus que jamais nos débats libres et fraternels, même si parfois "piquants" ou "abrupts", sont une de nos armes.

En conclusion de ce billet, je dirais qu'il ne faut pas "lâcher l'affaire Ripert" : en effet, au-delà de B. Ripert lui-même, le sort fait à notre confrère révèle  des principes sans doute oubliés dernièrement, sur "la défense de la défense" et également, questionne profondément ce que doit être la soldiarité et ce que peut y apporter une organisation syndicale.